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Dossier historique documenté

Ceuta et Melilla : entre géographie africaine et récit colonial

Lecture des documents officiels espagnols et portugais et des textes juridiques montrant la situation particulière de Ceuta et Melilla, ainsi que l'histoire de leur occupation, des sièges et des négociations sur leur avenir.

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Les documents officiels montrent que la trajectoire historique et juridique de Ceuta et Melilla n'a pas été identique à celle des villes situées dans la péninsule Ibérique. Le Portugal s'empara de Ceuta en 1415 ; le traité de Lisbonne de 1668 l'exclut ensuite des places devant être restituées au Portugal, de sorte qu'elle resta aux mains de la Couronne espagnole. Melilla fut occupée en 1497 et devint, selon le musée officiel de la ville, une cité fortifiée délimitée par ses murailles. Des textes espagnols ultérieurs ont en outre soumis les deux villes à des classifications et régimes constitutionnels, administratifs et fiscaux particuliers.

1) Ceuta : occupation portugaise en 1415

Le site officiel Patrimonio Cultural Ceuta décrit l'expédition portugaise contre Ceuta comme une entreprise militaire dirigée contre l'espace musulman et indique qu'avant l'occupation la ville relevait du domaine du roi de Fès.

Indication directe de la source espagnole : “Otro peligro era el que constituía el propio rey de Fez, a cuyo dominio había pertenecido Ceuta…” Le site qualifie également les sièges de 1418 et 1419 de deux « grands sièges » menés par les rois de Fès et de Grenade.

La page historique officielle de Ceuta précise que l'expédition fut une initiative guerrière, que la ville fut prise en une journée et incorporée à la Couronne portugaise, tout en rappelant l'autorité antérieure du roi de Fès.

2) Du Portugal à l'Espagne : le traité de Lisbonne de 1668

Les documents officiels portugais et espagnols situent le tournant juridique décisif dans le traité de Lisbonne de 1668, qui mit fin à la guerre entre l'Espagne et le Portugal. La description des Archives nationales portugaises prévoit la restitution des places et territoires occupés, « à l'exception de Ceuta qui reste aux mains de l'Espagne ».

Conséquence juridique : Ceuta fut occupée par le Portugal en 1415, puis son maintien sous contrôle espagnol fut consacré dans le règlement international conclu entre l'Espagne et le Portugal en 1668.

3) 1811 : les Cortes discutent de la cession de Melilla, Al Hoceïma et du Peñón de Vélez au Maroc

Lors d'une séance secrète des Cortes le 14 février 1811, le secrétaire d'État présenta une proposition du Conseil de régence visant à obtenir l'autorisation de négocier avec le roi du Maroc la cession des petites places — le Peñón, Melilla et Alhucemas — en échange d'une importante quantité de céréales et de provisions nécessaires aux armées espagnoles.

Texte espagnol : “negociar la cesion de los presidios menores, el Peñon, Melilla y Alhucemas, con el Rey de Marruecos…”

Le 26 mars 1811, avant un nouveau vote, le député Mejía demanda explicitement si les trois places africaines faisaient partie intégrante de la nation espagnole. Les procès-verbaux indiquent que la majorité décida qu'elles “no eran parte integrante”. La proposition de cession elle-même fut ensuite rejetée par 64 voix contre 60.

4) Constitution de 1931 : « territoires de souveraineté en Afrique du Nord »

L'article 8 de la Constitution de la République espagnole de 1931 ne plaça pas ces territoires dans la même formulation que les municipalités regroupées en provinces ou les régions autonomes. Il disposa séparément que les “Los territorios de soberanía del norte de África” seraient organisés selon un régime autonome directement lié au pouvoir central. Il s'agit d'une formulation constitutionnelle officielle attestant la particularité administrative de l'époque.

5) Passeport et régime militaire particulier

Un décret sur les passeports publié dans la Gaceta de Madrid en 1935 imposait aux Espagnols souhaitant débarquer à Ceuta et Melilla de posséder un passeport, avec certaines exceptions. Des décennies plus tard, le “Mando del Ejército del Norte de África y Gobierno General de las Plazas de Soberanía de Ceuta y Melilla” ne fut supprimé que par le décret 3070/1967, entré en vigueur en février 1968.

6) Des « presidios » à la « pleine souveraineté » : une trajectoire juridique particulière

Les procès-verbaux des Cortes de 1811 emploient officiellement l'expression presidios menores pour Melilla, le Peñón de Vélez et Alhucemas. La loi du 22 décembre 1955 qualifie ensuite Ceuta et Melilla de plazas fuertes et de territoires de souveraineté espagnole, tout en reconnaissant dans son préambule que la réalité des deux territoires diffère de celle de la péninsule.

Cette particularité apparaît également dans l'organisation administrative : régime distinct dans la Constitution de 1931, exigence du passeport en 1935, « régime spécial des municipalités de Ceuta et Melilla et de l'Afrique espagnole » dans le journal officiel de 1956, puis maintien d'un gouvernement général à caractère militaire jusqu'à sa suppression effective en 1968.

La loi de 1955 ne doit pas être présentée comme le moment où l'Espagne aurait « créé » sa souveraineté, ni comme le premier texte à employer cette notion sans examen exhaustif des lois antérieures. Elle affirme cependant explicitement que les deux villes sont des « territoires nationaux de pleine et inaliénable souveraineté espagnole », tout en leur appliquant des règles et exceptions particulières.

Texte juridique espagnol : “Los territorios nacionales de Ceuta y Melilla y sus dependencias de plena e inalienable soberanía española…” — loi du 22 décembre 1955.

7) Régime fiscal particulier : IPSI au lieu de l'IVA

Dans le système fiscal contemporain, Ceuta et Melilla bénéficient encore d'un traitement spécifique. La loi espagnole 8/1991 créa un prélèvement propre à la production et à l'importation dans les deux villes ; la loi 13/1996 en modifia ensuite la dénomination et le champ pour devenir l'IPSI, impôt sur la production, les services et l'importation. Le préambule de la loi de 1991 relie cette différence de traitement aux « circonstances géographiques et historiques ».

8) OTAN : la protection n'est pas formulée de manière absolue

Le texte officiel de l'article 5 lie l'attaque armée aux territoires des parties en Europe ou en Amérique du Nord. L'article 6 précise le champ géographique en mentionnant les territoires des parties en Europe ou en Amérique du Nord, la Turquie et les îles sous leur juridiction situées au nord du tropique du Cancer ; il ne mentionne pas les territoires continentaux d'Afrique du Nord. Ceuta et Melilla étant situées sur le continent africain et n'étant pas des îles, une lecture littérale de l'article 6 ne les place pas dans le champ géographique automatique de l'article 5. Il s'agit d'une déduction tirée du texte du traité, et non d'une décision spécifique de l'OTAN sur les deux villes.

9) 1979 : Juan Carlos évoque une cession de Melilla et une internationalisation de Ceuta

Un dossier diplomatique américain déclassifié intitulé Meeting of Senator Muskie with King Juan Carlos relate une rencontre au palais de la Zarzuela le 30 avril 1979 entre le roi Juan Carlos et le sénateur américain Edmund Muskie, envoyé spécial du président Jimmy Carter, en présence de l'ambassadeur Terence Todman. L'ambassade américaine résuma la rencontre dans un télégramme du 8 mai 1979 référencé NARA/AAD Record ID 215679.

Contenu rapporté par l'historien Charles Powell : Juan Carlos considérait que la grande question entre l'Espagne et le Maroc concernait les deux enclaves ; Melilla pourrait être cédée au Maroc dans un délai relativement court, tandis qu'une internationalisation de Ceuta ou un statut comparable à celui de Tanger pourrait constituer une solution. Il évoquait aussi la crainte d'une nouvelle « Marche verte ».

Le télégramme américain 1979MADRID06274 est un compte rendu diplomatique de propos attribués au roi et non une décision espagnole juridiquement applicable ; il établit néanmoins que l'avenir des deux villes fut discuté à ce niveau.

Conclusion

Références et documents

  1. Patrimonio Cultural Ceuta, Historia de Ceuta – Dominio Portugués. Source
  2. Arquivo Nacional Torre do Tombo, Tratado de Paz de 1668 entre Portugal e Espanha. Source
  3. PARES – Archivos Españoles, Tratado de Lisboa entre España y Portugal firmado el 13 de febrero de 1668. Source
  4. Congreso de los Diputados, Actas Secretas de las Cortes. Sesión del 14 de febrero de 1811. PDF
  5. Congreso de los Diputados, Actas Secretas de las Cortes. Sesión del 26 de marzo de 1811. PDF
  6. Congreso de los Diputados, Constitución de 1931. PDF
  7. BOE, Decreto de 1935 sobre pasaportes, BOE-A-1935-9174. Source
  8. BOE, Decreto 3070/1967. Source
  9. BOE, Ley 8/1991, régimen fiscal de Ceuta y Melilla. Source
  10. NATO, North Atlantic Treaty, Articles 5–6. Source
  11. U.S. Embassy Madrid, Meeting of Senator Muskie with King Juan Carlos, Telegram 1979MADRID06274, 8 May 1979, NARA/AAD, Record ID 215679. Télégramme
  12. Charles Powell, Rey de la democracia / Juan Carlos I. Un rey para la democracia. Référence
  13. BOE, Ley de 22 de diciembre de 1955 de bases sobre el régimen económico y financiero de Ceuta y Melilla. PDF officiel
  14. BOE, nº 173, 21 juin 1956, p. 4041, «Régimen especial de los municipios de Ceuta y Melilla y del África española». PDF officiel
  15. Museos de Melilla, Melilla española, siglos XVI–XIX. Musée — Catalogue PDF

Note méthodologique : les faits vérifiables sont rattachés aux documents primaires ou aux sites institutionnels et distingués des conclusions analytiques. Ces documents, pris isolément, ne sont pas présentés comme tranchant le différend juridique contemporain en faveur d'une partie.